On le dit poète du pessimisme et, quand on accorde de l'importance à sa pensée (ce qui, hélas, est encore trop rare), penseur nihiliste. Rien de cela n’est inexact mais bien réducteur, et pour le penseur, et pour le poète, car de plus l'un n'existe pas sans l'autre.
Tout d'abord, le nihilisme n’est pas le fondement de la pensée de Leopardi, il n’est pas la grille de lecture du monde mais une tentation plutôt, comme une réponse toujours possible – la seule qui mettrait fin au doute. Cependant, le questionnement ne prend jamais fin et Leopardi ne cesse de chercher à comprendre le pourquoi du besoin d’écrire, le pourquoi de la poésie, le pourquoi du langage et des langues, et le pourquoi du malheur des hommes et de l’échec de tout espoir. Il mène une investigation qui va souvent, dans ses constats, venir appuyer la conviction grandissante que « tout est néant » mais sa réflexion ne part pas de ce postulat et bien des pages de son Zibaldone consacrées à l'étude comparative des langues et à la tentative d'élaboration d'une théorie du langage témoignent au contraire d'une curiosité passionnée pour ce qu'est le monde humain. Le désir, qui est aspiration au plaisir – plaisir absolu – et condamne ainsi chacun à l’insatisfaction perpétuelle, est avant tout pulsion vitale instinctive, qui pousse l’homme à s’adapter à son environnement – naturel et humain – et à adapter en retour cet environnement à ses propres besoins, il est à l’origine de tout acte, de toute pensée et de toute création humaine. Lorsque ce désir devient lui-même objet de questionnement, Leopardi le dit biologiquement programmé comme un rempart à la conscience du vide, conscience du vide qui signerait la fin de ce désir et donc la fin de toute vie, mais cette constatation lucide du penseur ne met pas un terme au questionnement. Le désir de vie, le désir du plaisir, demeure le cœur d’une interrogation, d’une incompréhension, d’une vérité sue et pourtant fondamentalement inacceptable, puisque le désir est source infinie de tourment mais que sans cette tension vers un but par nature inatteignable, il n'y aurait tout simplement plus rien. Tout est néant parce que tout est insaisissable et que tout ne peut que nous échapper encore et toujours, mais savoir la vanité de tout est encore chercher à dépasser le vide. Dire que tout est néant est encore dire, mettre des mots, une pensée, un sentir, sur ce qu’on nomme du vide et qui, par cet acte, prend chair, consistance, n’est plus "rien". Le néant, le mal, l'impossible félicité s'incarnent dans des mots, que Leopardi couche bien souvent dans son carnet de bord, et de ce concentré de "matière brute" va naître sa poésie : d’autres mots pour mieux dire, pour dire plus juste, plus près des émotions et des pensées. L’énergie qui anime le poète pour donner forme à ce « néant » transforme le vide en vie.
Qu'en est-il du poète du pessimisme ? C’est vrai, Leopardi ne chante pas le bonheur plein, ni la légèreté de vivre ou l’espérance qui ouvre au cœur un horizon limpide et serein, mais réduire le sens de son œuvre poétique à une complainte sombre et désabusée, c’est ne percevoir de sa poésie que l’émotion facile qui réveille en chacun de nous un léger goût morbide à exalter la noirceur du monde. Or la douleur de ses mots n’est pas feinte et elle n’est pas naïve. Derrière les élans romantiques et la grandeur classique, se tient la véritable émotion de la poésie de Leopardi, celle, profonde et forte, de la conscience douloureuse du désenchantement certain. La perte des illusions et la tentative désespérée d’y croire encore, le leurre pour tout remède, voilà la condition humaine. Personne n’y échappe, le poète moins qu’un autre, qui sait le non-sens de la vie, mais en trouvant les mots pour dire l’impasse il crée l’émotion, ce mouvement de l’âme qui est toujours la vie. Savoir l’inutilité de toute résistance conduit au silence et à l’acceptation de la mort. Leopardi écrit, et son chant même nous dit qu’à la conscience aigüe du néant il n’est d’autre issue que de vivre. On peut appeler cela “pessimisme”, mais alors que sera l’optimisme, sinon l'ignorance ingénue des enfants ou celle, volontaire, des lâches ?
On ne peut séparer le Leopardi poète du Leopardi penseur, puisque sans les constantes interrogations que Leopardi porte en lui, ses poèmes n’auraient pas de matière pour exister. Pourtant, être poète décrédibilise le penseur, c’est ainsi. On tolère que les poètes pensent mais la "vraie" pensée, on aime qu'elle se déploie dans une logique rigoureuse et pure, on la veut immaculée, indemme de perceptions intuitives, de sentiments qui, surgissant au détour d’une ligne, renvoient chacun à son humanité et la pensée à sa relativité. Chez Leopardi, aux questions qu'il pose chaque ébauche de réponse ouvre des chemins vers d’autres questions, et il n’est jamais de réponse globale et généralisante. L’auteur poursuit sa recherche, sur ces bouts de chemins qui souvent s’entrecroisent ou se rejoignent un instant, et il nous suggère des angles de vues qu’aucune raison pure n’aurait su pressentir ou n’aurait pu laisser exister.